Le grand pop Kanye West

Le grand pop Kanye West

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Réf. : #2

EDITO

Déc 2015 / Jan 2016

LE GRAND POP KANYE WEST

“Génération sans repères” disait Tandem

“Génération Thug Life” se méfiait déjà Shakur, dénonçant l’effet boomerang du venin qu’on distille. “The Hate U Give Lil’Infant Fuck Everybody” : la haine que tu donnes aux enfants nous détruira tous.

Elles sont belles nos excuses, nos accusations, nos débats mielleux sur ceux qui ne reviendront plus, ceux qui ont été enlevés, fauchés par des prêcheurs qui coupent la parole à la kalach’.

Partout on nous expliquera l’absence de guides, la réflexion sur le cadre qu’on aurait dû donner à ceux qui dérivent, à ceux qui perdent la notion du cœur.

Elle sera belle la propagande binaire des deux camps. Pendant que le monde connecté cultive un manichéisme affranchi, la bonne parole et le droit chemin restent, quoi qu’il arrive, au service du capital. La seule chose qui doit être crainte, c’est cet effet miroir des meilleurs ennemis, cette théorisation envahissante de l’opposition et de la peur de ce qui est différent. Car la différence, c’est la liberté.

Quand on chante la Marseillaise, chantons-nous aussi pour ceux qui tombent ailleurs ? Loin des yeux loin du cœur même quand il s’agit de terreur. L’hymne de notre génération est celle des sans repères. Qu’elle décide de tuer, de déprimer, d’en finir ou de se droguer, elle reste l’enfant oublié de l’histoire, celle de la grande guerre spirituelle et de la grande dépression de l’existence et du sens. Le blues ne porte pas que la barbe, le mal-être et la frustration ont toutes les facettes que l’imagination peut dessiner.

Que prêche celui qui goûte le pouvoir comme tout autre ? Rien excepté ce sentiment de salut que nos parents ne peuvent plus nous transmettre. Ce confort d’être sauvé, d’être guidé sur des valeurs qui échappent à l’illusoire et à l’éphémère. Même cette quête de la tolérance ne dissimule plus qu’un petit commerce de coexistence, qu’une hiérarchie de pensées, rien qu’une bouffée de domination diffusée dans un universalisme plus que relatif.

Comment notre génération ensevelie sous trop de repères échappe-t’elle à cette quête vers le vide, au désir commercialisé, à cette autodestruction consommée dans l’accumulation ?

Dans l’ivresse d’une bière ou d’une ligne stupéfiante, l’essentiel est dans la fuite des repères, la chute du nid des frustrations, l’échappatoire aux modèles de cet avenir sans nom, dans cette dystopie publicitaire qui nous étouffe tous.

Génération sans repères non, génération perdue dans les choix, dans la beuverie précaire de la solitude, dans l’inconnue aux ombres portées sur l’horizon, dans la destruction virale de notre habitat, dans l’espérance d’un sauvetage avorté.

Génération Bataclan travestie par la titraille de quelques putes à clics. Ont-ils compris que le Bataclan n’était qu’un échappatoire comme tant d’autres ? Ont-ils compris que l’art reste le seul salut dans l’époque du chiffre ?

Car l’expression artistique reste la seule arme lorsque l’on refuse de choisir un camp. L’art est l’unique clé de voûte de cette génération confisquée par des manœuvres mercantiles. Génération perdue dans les repères, accrochée aux terrasses et à la musique des cafés.

Génération prête à se réinventer.

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